Éthique et Don d'Organes

Évidemment, cet ou ces organe(s) que, de mon vivant, je donne "directement" (un poumon, un rein...) ou "indirecte­ment" - en consentant à un prélèvement post-mortem- je les sais et les éprouve comme miens. L' "autre", le (futur) receveur, les éprouve aussi comme étant... les miens, dans une étrange cohabitation, une sorte d'altérité acceptée et reconnue comme telle, comme on le verra plus tard.

  • Ce que je donne dans le don d'organes, est-ce une partie de moi-même ?
  • Comment me définir, "moi-même" ?
  • Comment définir, enfin, la personne par rapport au corps, et le rapport qu'à ma personne avec le (mon ?) corps ?
  • Qu'est-ce que ce "moi" qui décide de donner une partie de "moi-même" ?

Certes, les définitions de la personne et du corps sont dis­tinctes, mais il n'en reste pas moins que le corps et la per­sonne sont nécessairement liés ; mais doit-on dire que la personne est un corps ou possède un corps ?

Dans le premier cas, un don équivaudrait à une synec­doque (le tout pour la partie, et la partie pour le tout) ; dans le second, personne et corps forment deux entités bien distinctes, où le corps serait dans une vision quelque peu réductiviste - au service de la personne.

D'où le problème suivant: comment puis-je, moi-même, me définir ce "moi-même" qui me constitue ."Moi-même", est-ce un assemblage d'organes formant un tout, ou plu­tôt une volonté qui guiderait mon corps ? En effet, ce"moi-même" ne réside pas dans un organe particulier: je reste le même, moi-même, je garde mon identité même si j'ai donné, de mon vivant, un rein ou un poumon. Je peux très bien vivre sans un poumon ou un rein, de même qu'un receveur - en attente de greffe, il est vrai - peut vivre provisoirement sans reins, sans cœur, sans pour autant se départir de son identité.

C'est ce paradoxe que souligne Jean-Luc Nancy dans l'Intrus : nous sommes irrémédiablement "indissociables d'une dissociation polymorphe" ; notre vie - et, afortiori. notre identité - ne résident dans aucun organe "propre" (par exemple, mon foie "d'origine" ou alors le cœur que l'on m'a greffé) mais se trouvent dans leur association, qui nous permet la (sur)vie et la sauvegarde de notre identité...

L'identité, on l'a vu, est donc - si l'on peut dire... consub­stantielle au corps, sans être véritablement dans aucun organe "propre". Pourtant, les organes mêmes peuvent se prévaloir d'une identité, la même identité physiologique que moi d'abord (un code génétique unique, des caracté­ristiques particulières...) la même identité historique (le même passé, le même vécu...) et enfin, une certaine iden­tité sociale (le corps n'est-il pas "l'enveloppe charnelle" de la personne ?).

Un greffé du cœur remarque que le traitement anti-rejet subi, en l'affaiblissant considérablement, "gomme", pour ainsi dire, une partie constituante de son identité (les cel­lules qui individualisent son corps sont neutralisées pour éviter le rejet) : on déprime donc (ou on "immuno déprime") pour que l'identité du donneur soit acceptée : preuve donc que les organes d'un donneur ne peuvent être considérés comme de simples "pièces de rechange", mais plutôt comme des constituants d'individualité à part entière (ils proviennent en effet d'une personne à l'identité sociale et génétique unique)...

Certes, mais si cette identité unique peut-être (avec force médicalisation, il est vrai) acceptée et intégrée par le donneur, est-ce toujours une partie de moi-­même ? Il faudrait redéfiir pour cela le rapport entre (mon) corps et (mon) identité: mon corps, est-ce tous les organes qui me constituent, sans exception, ou est-ce, pour reprendre une définition-aphorisme d'un philosophe de la fin du XVIIIe siècle, "la partie du monde que mes pensées peuvent modifier" ? Cette deuxième définition est intéressante, mais reste problématique: elle sous-entend en effet que mes organes ne seraient pas vraiment mon corps, en cela que je ne peux pas les commander. Je peux vouloir bouger mon bras, ma jambe, ma tête - sur ma seule volonté, ils m'obéissent : mais qu'en est-il, alors, des organes ? Quelle action a ma volonté sur eux ? Aucune.

On voit ici l'action décisive de la volonté (François Dagognet, dans La Maîtrise du Vivant, définit d'ailleurs les deux caractéristiques essentielles du vivant comme étant celles du vouloir et du mouvoir...) tout du moins, sur les parties externes du corps, et non sur les organes, qui n'en sont pas moins essentiels ; cette vision se rapproche­rait peut-être en cela de "l'animal-machine" de Descartes, où les organes ne seraient que des rouages, des mécanis­mes permettant la réalisation effective de la volonté: le mouvement.

Les organes ne sont donc pas les éléments constitutifs d'une identité, mais plutôt les artisans d'une identité (on ne peut faire usage, comme on l'a dit précédemment, d'une volonté consciente d'elle-même sur un foie, un poumon ou encore un cœur...) : je vis grâce à un foie, un poumon, un cœur, indépendamment de ma volonté.

Le "moi-même" qui est si difficilement reconnaissable à travers un organe particulier, est en revanche tout de suite reconnu par le greffé comme n'étant pas "lui-même" : c'est là que se tisse une sorte d'identité en négatif .. (l'organe, reconnu comme du "non moi-même", devient synonyme "d'étrange et d'étrangèreté", pour reprendre une expres­sion de Jean-Luc Nancy, et est "Intrus" : c'est donc que les organes du receveur ne jugent pas compatible cette asso­ciation de deux identités, ce téléscopage de deux altérités). Si le corps de la personne n'est pas - et ne saurait être ­une propriété aliénable, des parties de celui-ci peuvent, en revanche, l'être.

Il serait instructif d'examiner le rapport de la personne au corps sous la lumière de la définition de la notion d'intimité. En effet, en nous référant à l'analyse qu'en a faite Anne Pélissier dans son étude, l'intimité (que l'on pourrait a priori définir comme le droit d'exclusivité sur ses organes) se définit comme un espace - mon corps, où sont mes organes - mais aussi, et là est un fait important et signifi­catif, comme une relation (un don d'un ou de plusieurs organe(s) à une personne qui en a besoin et qui pourra gràce à moi, en bénéficier: ainsi, un don d'organes, (que le donneur soit en vie ou mort), plus qu'un échange de parties d'identité, serait l'établissement d'une très forte relation d'intimité entre deux personnes.

Tout sera fait, en effet, pour que cette relation d'intimité à intimité devienne intimité. Un greffon de donneur et un corps de receveur ne devront pas former une simple relation mais la dépas­ser pour arriver à une véritable adéquation (d'où les médi­caments anti-rejet... à vie, qui permettent une "accepta­tion" mutuelle, et sur un autre plan, l'anonymat garanti du donneur...). Mais l'image d'un don d'organes est, bien souvent, syno­nyme d'un symbolique "don de soi-même", et est l'objet d'une véritable réflexion dans les deux sens du mot : choix mûrement pensé, mais aussi tentative de se repré­senter une partie de soi-même dans quelqu'un d'autre. Bien que l'on ait vu que l'intégrité d'une identité ne peut se résumer à la possession de tel ou tel organe (vital au demeurant), le don a ici une facture hautement symbo­lique : l'on donne un de nos organes - décision que seul, nous avons le droit de prendre: c'est donc ici que l'on rejoint l'exercice décisif de la volonté qui, malgré tout, influe sur nos organes. 

C'est donc encore ici plus la volonté de donner nos orga­nes que le don en lui-même qui est constitutif de notre identité, de ce "nous-mêmes". Je donne de moi-même, mais non pas tant de mon enveloppe corporelle - qui à elle seule ne peut suffire à me définir - que d'une certaine soli­darité d'esprit à laquelle je participe.

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